mardi 9 août 2011

Ce qu’il s’est vraiment passé le 14 janvier à Tunis



Six mois ont passé depuis ce jour mémorable où Zine El Abidine Ben Ali, président de la Tunisie depuis cinq mandats, quittait le pays, à la grande joie des Tunisiens d'abord incrédules. Deux versions officielles, très incomplètes et donc insatisfaisantes, ont été rendues publiques, et documentaient jusqu'à aujourd'hui les circonstances de la fuite du dictateur honni.
La première, par Ben Ali lui-même: dans un communiqué, l'ancien président expliquait au printemps qu'il était monté dans l'avion ce jour-là avec sa femme et ses enfants, car le chef de la sécurité présidentielle et de sa famille, Ali Seriati, lui avait promis qu'il pourrait revenir.
La seconde nous vient d'Ali Seriati en personne, lors de l'ouverture de son procès, le 26 juillet à Tunis. «Le 12 janvier, affirme-t-il, j'ai réalisé que Ben Ali allait tomber et qu'il allait en résulter un vide institutionnel.» Selon lui, le 14 janvier, il y aurait eu parachutage de forces de la police et de la garde nationale sur l'aéroport de Tunis-Carthage. «Vers 15 heures, Ben Ali m'a appelé dans son bureau et m'a demandé de faire préparer l'avion présidentiel pour un décollage à 18 heures en vue de transporter sa famille en Arabie saoudite où elle (serait restée) le temps que la situation se calme, et m'a ordonné de les accompagner dans ce voyage. Mais, à l'aéroport, Ben Ali change d'avis et décide de les accompagner lui-même, puis de retourner à Tunis le lendemain.» Arrêté le 14 janvier après la fuite de Ben Ali, Ali Seriati est jugé à Tunis aux côtés de vingt-deux proches du couple Ben Ali appréhendés à l'aéroport, dans un procès dont les audiences doivent reprendre mercredi. Accusé entre autres de complot contre la sûreté intérieure de l'État, il est poursuivi pour complicité de tentative de sortie illégale de devises.
Lors d'une conférence de presse donnée ce lundi 8 août 2011 à Tunis, le colonel Samir Tarhouni, chef de la Brigade anti-terrorisme de la police nationale (BAT, équivalent de notre RAID), a livré sa version de la prise d'otages qui a conduit, le 14 janvier, au départ de Ben Ali. Elle contredit totalement celle d'Ali Seriati.
Selon les informations recueillies par Mediapart, ce n'est qu'après avoir appris que Belhassen Trabelsi, en fuite au Canada, aurait décidé de les faire assassiner, lui et sa famille, que le colonel a pris la décision d'organiser cette conférence de presse.
Mediapart publie aujourd'hui tous les détails de cette journée du 14 janvier, vue par le colonel Samir Tarhouni, mais aussi par ses hommes, ainsi que plusieurs autres témoins présents ce jour-là. Les images publiées en exclusivité par Mediapart sont issues de la vidéo prise durant l'après-midi et le début de la soirée du 14 janvier par un des agents de la BAT. Elles prouvent à elles seules que la version officielle, qui voudrait que les Trabelsi aient été arrêtés par l'armée après le départ de Ben Ali, la nuit du 14 janvier, est erronée.
À titre indicatif, et pour comprendre le récit qui suit, le lecteur doit savoir que la sécurité nationale tunisienne est composée de quatre unités spéciales, dont la Brigade anti-terroriste de la Police nationale et l'Unité spéciale de la garde nationale (équivalent du GIGN français). Ces deux unités sont celles qui ont accompagné Ben Ali le 7 novembre 1987, lors de son coup d'Etat. Demeurée dans l'ombre depuis, la BAT tunisienne n'intervient que très rarement, dans le cadre de missions particulièrement périlleuses.
Une question, de taille, demeure toutefois comme la grande énigme de ce 14 janvier : quel fut le rôle de Rachid Ammar, ancien chef de l'armée de terre, placé en toute discrétion à la tête de l'armée à la mi-avril, et que beaucoup de Tunisiens considèrent comme le principal dirigeant du pays depuis la chute de Ben Ali ?
D'après le colonel Samir Tarhouni, ainsi que les témoignages recueillis par Mediapart, voici le récit de la fuite de Ben Ali et de sa famille, qui a fait basculer la Tunisie, et entraîné le monde arabe dans un mouvement révolutionnaire qui n'a pas encore trouvé son terme.


La famille Trabelsi/Ben Ali en partance pour Lyon...
Ce vendredi 14 janvier, 28 membres de la famille Trabelsi, proches de Leila Trabelsi, la femme du président Ben Ali, se retrouvent au Palais de Carthage. Pendant que des milliers de Tunisiens manifestent devant le ministère de l’intérieur, d’autres s’en prennent aux villas occupées jusque-là par les membres de la «famille». Leur sécurité n’étant plus assurée, le chef de la sécurité présidentielle, Ali Seriati, entreprend de leur faire quitter le pays. Les 28 membres de la famille Trabelsi regroupés au Palais de Carthage se préparent dès alors à prendre le premier vol pour Lyon, programmé à 15h. Parmi eux, seul Belhassen Trabelsi (frère de Leila Ben Ali, aujourd’hui encore en fuite au Canada) décide au dernier moment de fuir par bateau, laissant sa place dans l’avion à la sœur de sa femme, Dadou Djilani Trabelsi, mariée à Sofiane Ben Ali, neveu du président.
En fin de matinée, devant le ministère de l’intérieur, avenue Bourguiba à Tunis, la foule se fait de plus en plus nombreuse. Peu avant 13h, le capitaine de la BAT présent devant le ministère, en contact constant par téléphone avec le colonel Samir Tarhouni, reçoit l’ordre de protéger les manifestants civils en cas d’attaque armée, et le ministère du mieux qu’il le puisse, mais sans jamais faire usage de balles réelles. Vers 13h30, le capitaine décide de déployer ses hommes sur le toit du bâtiment. C’est à ce moment que des hauts cadres du ministère, toujours enfermés dans le bâtiment, et dont Mediapart n’a pas pu obtenir l’identité, intiment l’ordre au capitaine de tirer sur la foule. Le capitaine appelle son colonel, au QG de la BAT à Tunis. Celui-ci ordonne à son capitaine de ne pas faire feu, et de vider toutes les balles des chargeurs de ses hommes.
Au même moment, la caserne de la direction générale des unités d’interventions – dont la BAT, à Bouchoucha – est en état d’alerte. Non seulement la maison d’arrêt de Bouchoucha, située non loin de la caserne, abrite des criminels de droit commun, mais encore la caserne elle-même renferme une grande quantité d’armes à feu. Les commissariats du quartier voisin viennent d’être incendiés. Si les manifestants arrivent aux portes de la caserne, il n’y aura que deux choix possibles: tirer sur des civils, ou les laisser s’emparer des armes et de la prison.
Dans son quartier général, le colonel Samir Tarhouni regroupe les trois officiers restants dans son bureau. Par talkie-walkie, ils entendent une alerte faisant état de groupes se rapprochant de l’aéroport Tunis-Carthage. Le colonel décide alors d’appeler un ancien collègue détaché à l'aéroport, pour se faire confirmer cette information. Celui-ci la dément, mais lui annonce que des membres de la famille Trabelsi et Ben Ali s’apprêtent à prendre des vacances en Europe. Le colonel lui ordonne de les arrêter. Son interlocuteur lui répond qu’il est dans l’incapacité de le faire, Ben Ali est encore président de la Tunisie.
Le colonel se tourne vers ses officiers: « Le pays est à feu et à sang, les manifestants s’approchent de la caserne de Bouchoucha, des ordres ont été donnés à un de nos capitaines de tirer sur des civils devant le ministère de l’intérieur, et pendant ce temps, ce chien de Ben Ali s’occupe d’envoyer sa famille en vacances. C’est le moment où jamais de faire ce que nous devons à notre pays: allons leur demander des comptes.» Sur les trois officiers, un seul accepte d’agir sans ordres et d’aller capturer les Trabelsi.
À 14h25, un premier groupe de douze hommes, le colonel Samir Tarhouni et un de ses capitaines à leur tête, quittent Bouchoucha, pour l’aéroport de Tunis-Carthage. Sur la route, le colonel appelle sa femme, détachée à la tour de contrôle de l’aéroport. Il lui demande de bloquer tous les appareils sur le tarmac. Elle hésite, puis lui répond qu’elle ne peut les retarder que de 15 minutes...

Imed Trabelsi arrive par le parking...
À 14h35, le groupe de la BAT est reçu par les agents de police de l'aéroport, très étonnés de sa présence. À la question du colonel, qui leur demandait où se trouvaient les Trabelsi, le directeur de la sûreté de l'aéroport, Zouheir Bayéti, répond qu'ils sont dans le salon d'honneur, qu'ils s'apprêtent à quitter pour monter à bord de l'avion. Le colonel et ses hommes courent pour les rattraper. Ils aperçoivent un groupe de civils, hommes, femmes et enfants, assis dans un bus. Un homme s'apprête à monter, puis tente de fuir en voyant le groupe de la BAT fondre sur lui. Il s'agit de Sofiane Ben Ali. Sans trace des autres Trabelsi dans le salon, le colonel appelle la tour de contrôle, qui lui indique la piste de l'avion sur le tarmac. Le colonel menace alors le chauffeur du bus, et lui ordonne de les conduire sur la piste, sous le regard inquiet des passagers et Sofiane Ben Ali, assis à l'avant du bus, menottes aux poignets.
Une fois sur le tarmac, les hommes de la BAT se déploient. Chaque appareil a été immobilisé par un agent, arme à la main, viseur laser du fusil braqué sur le cockpit de chaque appareil. Les avions dont les réacteurs étaient en marche sont vidés de leurs passagers. Le commandant Kilani, chargé assurer la liaison Tunis-Lyon, fait un malaise, sitôt redescendu sur le tarmac.
À 14h45, le colonel Tarhouni et son capitaine remontent dans le bus, inquiets de devoir subir les foudres de Ben Ali : ils ont pris le contrôle de l'aéroport sans ordres, et ne disposent comme monnaie d'échange que du seul Sofiane Ben Ali... dont ils ne sont même pas certains qu'il soit apparenté au président. Zouheir Bayéti, le chef de la sécurité de l'aéroport, les rejoint, et leur demande le motif de leur intervention. «Zouheir, répond le colonel, ne joue pas avec le feu et dis-moi où sont les Trabelsi!» «Moncef Trabelsi est en haut, lui répond Bayéti. Dans mon bureau... » Plusieurs hommes de la BAT se précipitent et trouvent Moncef Trabelsi caché sous le bureau, une arme à la main. Menaçant le chef de la sécurité de l'aéroport, le colonel exige de savoir où se trouvent les autres Trabelsi. Bayéti lui répond: «Mais ils sont là, avec toi... dans le bus.»
Presque soulagé, le colonel leur confisque poliment leurs passeports et leurs téléphones et décide de les faire entrer dans le salon. À ce moment, le téléphone de Bayéti sonne: c'est Imed Trabelsi, neveu de Leila Trabelsi, impliqué notamment dans la célèbre affaire du vol des yachts. Tarhouni prie Bayéti de le rassurer et lui demande de se rendre discrètement au salon d'honneur. Accompagné de sa secrétaire particulière, Imed arrive par le parking qui fait face au salon. Il est accueilli par le capitaine de la BAT, qui le conduit au salon avec les membres de sa famille. Dix minutes plus tard, un second groupe d'une quinzaine de membres de la BAT rejoint le premier groupe à l'aéroport, pour poursuivre ce qui est devenu une prise d'otages de la famille présidentielle.
Ali Seriati, chef de la sécurité présidentielle et de sa famille, appelle Zouheir Bayéti, chef de la sécurité de l'aéroport, et lui demande ce qui se passe, aucun des Trabelsi ne répondant au téléphone. Pensant que cette mission était réellement placée sous son autorité, Zouheir Bayéti répond tout sourire: «C'est bon, nous les avons tous neutralisés.» «Neutralisés qui?! », hurle Seriati. Bayéti se rend compte qu'il a été trompé, et tend le téléphone au colonel Tarhouni. «Ne vous inquiétez pas mon général, nous prenons bien soin d'eux, ils ne sont pas maltraités», souffle le colonel, avant de raccrocher au nez de Seriati. Ce dernier rappelle directement le colonel Samir Tarhouni pour lui demander d'où vient l'ordre. «Les ordres viennent de tout en haut», lui répond Tarhouni, avant de raccrocher une nouvelle fois. Sans confier quoi que ce soit, ni au président, ni à sa femme, Ali Seriati tente de joindre, en vain, tous les directeurs hiérarchiques de Samir Tarhouni, pour comprendre d'où proviennent ces fameuses directives.

«Monsieur le président, je suis désormais dans l’incapacité de garantir votre sécurité...»
Ali Seriati décide enfin de regrouper ses unités d’interventions (le GIPP, groupe d’intervention et de protection de personnalités) : «Les tigres noirs de la BAT nous ont trahis, ils ont établi un pacte avec les intégristes et s’en prennent à la famille présidentielle, que peut-on imaginer comme intervention de sauvetage?» Sur 70 hommes, 50 rendent les armes et répondent en substance : «Nous ne pouvons rien faire contre la BAT, et encore moins pour les Trabelsi.» Ali Seriati se tourne alors vers l’unité spéciale de la garde nationale en renfort au palais présidentiel.
Aux alentours de 15h30, le colonel Samir Tarhouni décide de rendre leurs téléphones aux otages, pour que la nouvelle de leur séquestration se répande. Au Palais de Carthage, Leila Trabelsi est prise de panique. Ali Seriati n’a tenu au courant ni le président, ni sa femme, alors qu’il est très officiellement chargé de la sécurité du président ainsi que de sa famille. La femme du président décide dès cet instant de plier bagage, pour quitter le pays avec ses enfants.
À l’aéroport militaire de l’Aouina (situé entre Tunis centre et l’aéroport de Tunis-Carthage, et qui partage le même tarmac que l’aéroport civil), Oscar-Oscar, nom de code de l’avion présidentiel, est préparé pour le décollage. Des unités de l’armée s’interposent entre l’aéroport civil, dont la BAT a pris le contrôle, et l’aéroport militaire, où s’apprêtent à s’envoler Leila, Mohamed (fils de Ben Ali), Halima (fille de Ben Ali) et Mehdi ben Gaied (fiancé de Halima). Des instructions ont été données pour empêcher des «agents corrompus de la police» de nuire, qui «tentent de semer le désordre et menacent la sécurité nationale ainsi que celle du président».
Vers 16h, le colonel Tarhouni perçoit une certaine agitation au niveau de l’aéroport militaire, et demande à ses hommes de se tenir prêts au combat. Il joint par téléphone le colonel de l’Unité spéciale de la garde nationale (USGN), qui se trouvait au Palais de Carthage, ainsi que le colonel de la Brigade nationale d’intervention rapide (une unité d’intervention de la police): «Nous avons arrêté les Trabelsi, nous agissons sur ordre, nous avons besoin de votre aide.» Cinquante hommes de l’unité spéciale de la garde nationale sont dépêchés vers l’aéroport de Tunis-Carthage afin de rejoindre la brigade anti-terroriste. Une fois arrivé sur les lieux, le colonel de l’USGN, comprenant que le colonel Samir Tarhouni n’a pas agi sur ordre, l’assure tout de même de son soutien.
Au même moment, Ali Seriati arrive à l’aéroport militaire de l’Aouina avec le président Ben Ali, sa femme et son fils Mohamed. Ils y attendent l’arrivée de Halima et Mehdi Ben Gaied. Ben Ali est alors censé accompagner sa famille à l’aéroport, mais n’a pas l’intention de quitter la Tunisie. Ali Seriati est informé de son côté que l’USGN, qui était chargée de défendre le Palais de Carthage, a en fait pris position avec la BAT. Sans autre moyen d’action, Ali Seriati est obligé de tout dire à son président:« Monsieur le président, je suis désormais dans l’incapacité de garantir votre sécurité, et je vous suggère de quitter le pays avec votre famille, le temps que nous trouvions une solution en Tunisie.»
Il est 17h40: à l’arrivée de sa fille Halima, Ben Ali ne sait plus que penser de son homme de confiance, Ali Seriati, qui lui a caché toute l’affaire avant de tout lui révéler d’un bloc. Ses enfants le suppliant de monter dans l’avion avec eux, il décide de monter à bord, mais demande à Seriati d’attendre à l’aéroport militaire sa sœur et sa famille, qui, croit-il, doivent arriver d’un moment à l’autre, et qu’un Hercule C-130 militaire doit accompagner à Djerba, loin de la capitale. Ali Seriati retourne à l’aéroport pour les attendre.
« Qui souhaitez-vous mettre à la tête de votre coup d'Etat, colonel ? »
À 17h47, Oscar-Oscar décolle avec, à son bord, Ben Ali, sa femme, son fils Mohamed, sa fille Halima et son fiancé Mehdi Ben Gaied. C'est ce moment que Ben Ali choisit pour appeler Ridha Grira, le nouveau ministre de la défense, auquel il ordonne l'arrestation immédiate d'Ali Seriati par l'armée, le temps pour lui «d'accompagner sa famille et de revenir pour comprendre ce qu'il se passe».Après le départ de Ben Ali, en application de l'article 56 de la Constitution, le premier ministre Mohamed Ghannouchi appelle le colonel Samir Tarhouni et lui demande : «Qui souhaitez-vous mettre à la tête de votre coup d'Etat, colonel?» «Personne, proteste Tarhouni. Je n'ai fait qu'appliquer mon devoir, d'après l'article 56 que vous venez de faire appliquer à la suite de votre intervention télévisée, c'est vous mon président.» « En ce cas, relâchez la famille Trabelsi.»«Avec tous les respects que je vous dois, ce groupe d'individus est la cause de tous nos malheurs, je ne les remettrai qu'à l'armée, et la télévision nationale en sera témoin.»

Mediapart 09 AOÛT 2011 | PAR PIERRE PUCHOT

jeudi 7 juillet 2011

Faut-il clore le chapitre de la Haute Instance ?

Issue de la fusion d’un Conseil de défense de la révolution, revendiquant haut et fort sa légitimité révolutionnaire, et d’une Commission supérieure de la réforme politique amorcée par le président déchu, la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique est un mélange consensuel mais terriblement hétéroclite de par sa composition que par les motivations animant ses membres.

Son existence « légale » la doit, pourtant, au décret-loi N° 2011-6, signé par le président de la République par intérim le 18 février 2011 et publié au journal officiel le 1er mars 2011. Ce décret définit, entre autres, les prérogatives de cette instance et délimite son périmètre d’action.
L’article 2 est des plus explicites aussi bien dans le texte que dans son interprétation, quoiqu’on dise, car il résume le rôle attribué à cette instance dans cette phase transitoire. Il stipule, en ces termes, que  l'instance est chargée « d'étudier les textes législatifs ayant trait à l'organisation politique et de proposer les réformes à même de concrétiser les objectifs de la révolution relatifs au processus démocratique. Elle est également en mesure d'émettre un avis sur l'activité du gouvernement, en concertation avec le Premier ministre ».
Il en découle de ce qui précède qu'outre ce "statut" de "législateur", ou presque, greffé à son domaine de compétence, la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique se voit incarner le rôle de "force" de propositions, tous azimuts, dont le point de mire est l'instauration d'une démocratie durable et irréversible.
Cependant, force est de constater que ce deuxième article légifère, aussi, la relation que devrait entretenir la Haute instance avec l'exécutif. Une relation, étrange, réduite au strict minimum, elle est tout juste consultative... Les faits postérieurs confirmeront ce déséquilibre. Ainsi, les timides bras de fer engagés par la Haute instance concernant la nomination du Ministre de l'Intérieur ou le recul de la date des élections de la constituante ont échoué et viennent corroborer ce  triste constat.
Et pourtant, les fissures, de plus en plus profondes, secouant cet organe sont internes. Le mot "consensus" perd tout son éclat et sa raison d'être. A sa place, surgissent les vieux démons: suspicions, coups bas, magouilles et combines qui caractérisent, désormais, l'atmosphère régnant lors des débats houleux voire violents tenus à huis-clos.
Chaque séance de discussions apporte son lot d'accusations qui fusent de tous bords. Chacun, profitant de l'occasion, défend ses intérêts politiciens et veut faire valoir la justesse de ses idées et la trahison de l'autre, de tous les autres ... des aspirations populaires.
Les éléments langagiers repris par les indignés, publiquement, dans les tribunes des journaux et sur les plateaux de télévision sont la dérive de la Haute instance et sa main mise sur la révolution. La personnification de cette instance en son président (Instance Ben Achour) est effectuée dans le but évident de la discréditer. Ben Achour n'incarne, guère, la révolution des jeunes.
C'est le parti Ennahdha, qui, le premier, se voit "obligé" de tirer sur l'ambulance en dénonçant principalement l'hégémonie d'un courant politique au sein de la Haute instance et toutes les idées qu'il voudrait faire passer.
Le retrait du parti islamiste de la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique ne constitue pas une surprise tant il est attendu. Les raisons inavouées sont multiples. Il y a d'abord ce mode de scrutin élaboré qui défavorise les "grands" partis mais, en filigrane, il court-circuite Ennahdha donné favori aux élections. Il y a ensuite ce Pacte Républicain qui parmi ses principes fondamentaux la séparation entre les domaines politique et religieux, l'indépendance personnelle de chaque citoyen dans ses croyances et son droit à pratiquer les rites religieux. Et voilà, qu'on s'apprête à voter la loi de financement des partis politiques !!! C'en est de trop pour Ennahdha qui se sent lésé, lâche du lest et crie au scandale...
Le Congrès pour la République (CPR), quant à lui, a suspendu son adhésion à l'instance pour cause de « la politique d'atermoiement adoptée par la haute Instance dans le règlement des questions importantes et sa concentration excessive sur les questions secondaires qui n'intéressent pas, directement, le peuple tunisien ». Et, M. Moncef Marzouki, le leader du parti, enfonce un peu plus le clou en déclarant : « Nous ne voulons pas être de faux témoins dans une pièce de théâtre préalablement bien tramée et manipulée par des parties étrangères ».
D'autres associations nationales menacent à leur tour de suspendre leur adhésion s'il n'y aura pas de vrais changements au sein de la Haute instance.
La situation est explosive et les risques d’une crise grave sont réels. En quatre mois d’existence, la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique s’est attirée les foudres des partis politiques, de personnalités de la société civile et même du citoyen lambda…
Je ne peux tremper ma plume dans le miel pour dresser le bilan de cette Haute instance qui demeure, malgré tout, mitigé. L’intransigeance de certains et l’impatience d’autres n’ont pas arrangé ses affaires. Pis encore, elles ont ravivé les rivalités et les querelles idéologiques et ont rabaissé les discussions devenues byzantines et vaines. Aussi, ajoutons-nous ce déficit flagrant en matière de communication. Jugez-vous : aucun point de presse, aucun contact direct, et médiatisé, avec des associations, avec les jeunes… 
Une telle instance, groupement d’une certaine élite, devrait être le porte-étendard des valeurs défendues par le peuple dans sa révolution. Elle doit les traduire en actes concrets.
L’expérience est, certes, amère mais indispensable. Cette page sombre dans la prestation de la Haute instance doit être tournée et les brèches colmatées. Un nouveau chapitre doit être soigneusement écrit. La Tunisie mérite mieux. 

mercredi 25 mai 2011

Le troisième homme ?!!

La longue liste des martyrs tunisiens s'est allongée ce mercredi 18 mai 2011 avec la mort, au champ d'honneur, du Lieutenant-colonel Tahar Ayari et du Caporal Chef Walid Hajji. Leurs noms sont, désormais, gravés, à tout jamais, en lettres d'or, dans le cœur des tunisiens. Gloire et honneur à eux !!! Et, un prompt rétablissement au sergent Seghaïer Mbarki blessé au cours des mêmes circonstances.

Nos deux militaires sont morts en accomplissant leur devoir sacré celui de la défense de l'intégrité du territoire national. Ils se sont opposés à une bande armée dont l'unique dessein est de semer la panique et la terreur dans un pays fragilisé et meurtri par tant de complots lâches et abjects.

Ces événements sanglants, qui ont secoué la paisible ville de Rouhia, ont, certes, mobilisé tout un peuple et ont ravivé ce patriotisme qu'on croyait éteint mais, force est de constater, que quelques points d'interrogation demeurent en suspens et alimentent cette suspicion toujours d'actualité.

Très tôt, cet événement, inédit et gravissime, a été rapporté, de prime abord, par les réseaux sociaux et, bientôt, relayé par tout l'espace médiatique non sans risque de désinformation et/ou de manipulation.
Ce n'est que vers midi que l'Agence Tunis Afrique Presse (TAP) publie l'information phare de la journée sur son site (http://tap.info.tn/fr/), sous l'intitulé de " Echange de tirs à Rouhia faisant trois morts" où on peut lire in-extenso ceci: " Deux ressortissants qui seraient d'origine maghrébine ainsi qu'un membre de l'armée nationale ont trouvé la mort lors d'un échange de tirs qui a eu lieu mercredi dans la ville de Rouhia ( SILIANA), apprend-t-on de source sécuritaire.".
Et, le "communiqué" d'ajouter : " Des témoins oculaires ont indiqué au correspondant de la TAP que les deux personnes s'étaient dirigées vers la station des louages ( grands taxis) dans la ville de Rouhia en possession de grandes valises, ce qui a attiré l'attention des passagers qui ont vite informé les unités de l'armée nationale. A l'arrivée de l'armée, les personnes suspectes ont pris la fuite. Elles ont été poursuivies et abattues. Les deux personnes portaient des ceintures explosives. Leur identité sera révélée par les experts en explosif attendus sur les lieux.".
Vous avez noté, sûrement, cette concordance, à propos du nombre d'assaillants, entre la source sécuritaire et les témoins oculaires. Il s'agit, donc, de DEUX terroristes. Ce nombre va, de façon abracadabresque , changer et, là, est toute la question, à la fois troublante et légitime, POURQUOI ???
L'opacité de l'information relative aux événements de Rouhia va s'installer crescendo et de façon méthodique. Des experts s'y mêlent. Une parfaite "machination" va être montée et un vrai travail de professionnels s'opèrera, en un temps record, s'appropriant l'affaire et l'orientant délibérément. Voici les faits.
  •  Le soir même, au cours de son intervention dans le Journal télévisé de 20 heures de la première chaine de télévision nationale, M. Nabil Abid, directeur général de la Sûreté nationale au ministère de l’Intérieur, a affirmé que les deux terroristes tués par les forces de l’ordre et l’armée à Rouhia, ne sont pas des libyens, mais des tunisiens qui font partie d'Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI). Il a, également, précisé que tous les moyens sont mis à la disposition de toutes les unités sécuritaires pour mettre la main sur le terroriste en fuite, Nabil Ben Mohamed Ben Ahmed Saadaoui. 
  • Moins d'une heure après cette intervention, l'agence Tunis Afrique Presse (TAP) publie un communiqué du ministère de l'Intérieur reprenant les mêmes éléments langagiers évoqués précédemment. On y confirme cette version des "faits" : "Lors de ces accrochages, deux terroristes ont trouvé la mort. Le troisième a pris la fuite". Aussi, remarquons-nous ce nouvel élément mentionné dans ledit communiqué qui dévoile que, depuis quelques jours, les forces de sécurité et de l'armée suivent les traces de groupes d'individus qui se sont infiltrés, récemment, dans le territoire tunisien. Seulement, on n'y précise ni leur nombre ni leurs identités ?!!
  • Le "stratagème" mis en place semble bien fonctionné, car le même soir, le ministère de l’Intérieur publie via sa page Facebook  la photo de Nabil Ben Mohamed Ben Ahmed Saadaoui le qualifiant de très dangereux. "Cet homme en fuite est activement recherché par les services de sécurité pour sa participation aux affrontements de ce matin dans la localité de Rouhia (Siliana)".  Peut-on lire dans ce communiqué.
  • Et, couronnant cette démarche, la première chaine de télévision nationale reprend le communiqué du ministère de l'Intérieur et le diffuse quotidiennement comme si aucun doute ni le moindre soupçon n'existerait.
Nous voilà, donc, en présence d'un troisième homme très dangereux, fanatique, membre d'AQMI, vivement recherché et ayant participé à la fusillade du mercredi. Le-croyez-vous??
Aussi, essaie-t-on de nous faire avaler cette pilule malgré les témoignages concordants émanant de la ville de Rouhia réfutant la thèse officielle.
Et, malgré aussi, le reportage réalisé par la première chaine de télévision montrant le témoin principal, félicité, par ailleurs, au sein du ministère de l'Intérieur, pour bravoure et acte héroïque, qui confirme qu'ils n'étaient que deux terroristes à la gare routière.
Le terrorisme, je vous l'accorde, n'est pas, à l'heure actuelle, un épouvantail mais une réalité, une menace vraie mais on ne doit pas l'exploiter pour d'autres fins aussi obscures que louches.
Deux questions, pour conclure, me tourmentent :
1.     Pourquoi a-t-on ajouté un troisième homme?
2.     Pourquoi, précisément, le dénommé Nabil?
On a le droit de savoir même si la raison d'Etat s'y oppose!!

samedi 14 mai 2011

La grande muette rompt le silence

Bien malgré elle, l'armée nationale s'est trouvée, ces derniers jours, dans la tourmente d'une actualité incontestablement chaude et terriblement désolante.

Les déclarations fracassantes de l'ex-ministre de l'intérieur, M. Rajhi, ont ébranlé tout l'appareil militaire et ont terni l'aura sous laquelle il flottait depuis l'avènement de la révolution de la dignité.

Les accusations de M. Rajhi, sombres et dangereuses dans leur contenu et non orthodoxes dans leur forme, ont eu, immédiatement, l'effet d'une bombe à fragmentation. Les réactions ne se font pas attendre reflétant un état général de suspicion, de vives tensions et une prédisposition manifeste à tout croire même le plus invraisemblable.

Et même, le volte-face de "Mr Propre", des heures après la diffusion des vidéos de l'interview sur les réseaux sociaux, n'a pas détendu une situation "fatalement" crispée.

Tout le monde s'y mêle. Les enjeux sont de taille et la mise à nu de la "vérité" et de ses acteurs attire la foule, crée le "buzz" et fait bouger les lignes ... Que le spectacle commence !!!

Inéluctablement, le "jeune premier" et le plus "touché" est le général de corps d'armée, chef d'Etat-major des armées et chef d'Etat major de l'armée de terre, M. Rachid Ammar. L'image de "L'homme qui a refusé de tirer sur le peuple" est entachée. Il est soupçonné de préparer un coup d'Etat militaire en cas de réussite des islamistes aux élections du 24 juillet et d'avoir rencontré le président déchu à Qatar. Des accusations graves, certes, qui ont déboulonné une "icône" de la révolution de son piédestal. Désormais, le Général est sur la sellette et les rumeurs les plus folles à son encontre pullulent la toile et asphyxient une atmosphère déjà nauséabonde.

Sur cet air de complot se faufilant, les forces armées, par le biais du Ministère de la Défense Nationale, émettent un communiqué dont la teneur est directe et sans équivoque.

Elles soulignent, d'abord, que " ces propos tendancieux ne doivent nullement être pris à la légère et qu'ils représentent un danger d'une extrême gravité pour la révolution du peuple tunisien et pour la sécurité du pays, au présent et à l'avenir".

Elles n'accordent, ensuite, aucune spontanéité à ces propos qu'elles qualifient de prémédités et "nécessitent un examen approfondi de leurs sous-entendus et visées", une action qui relève uniquement de la compétence de la justice qui prendra son cours normal dans le cadre de son indépendance totale, "afin que l'on puisse distinguer le vrai du faux et qu'aucune partie ne puisse se jouer, à l'avenir, de la sécurité du pays ou contourner les principes de la glorieuse révolution".

Et, rappellent, enfin, l'abnégation et la détermination de l'armée "à poursuivre l'accomplissement de son devoir en vue de préserver le régime républicain et la révolution de la jeunesse tunisienne". Ce communiqué a, déjà, le "mérite" d'être le premier d’une série à venir !!!

Cette démarche ferme du Ministère de la Défense Nationale montera en puissance au fil des jours et prendra d'autres formes. La censure, en prime, mais pour ne pas éveiller les "ammar" qui somment dans le pays, on préfère utiliser le verbe "filtrer" !!

C'est ainsi que quatre pages web, au moins, ont été censurées par l'Agence Tunisienne d'Internet (ATI), en application d'une réquisition émanant du juge d'instruction auprès du tribunal militaire permanent de Tunis.


Les raisons évoquées sont la diffusion " de séquences vidéo, de commentaires et articles fallacieux dans le but de porter atteinte à l'institution militaire et à ses hauts cadres, à la confiance du citoyen à l'égard de l'armée nationale et à semer la confusion et le désordre dans le pays".

Une autre "prise" de notre armée nationale, dont nous nous contentons de relater les faits sans plus, est le déferrement devant la justice militaire du président déchu, de son ancien ministre de l'intérieur et d'un haut cadre de la sécurité. Cette décision a été adoptée "conformément aux règles de la compétence d'attribution", précise le communiqué du ministère de la Justice daté du 11 mai 2011.

Mais là où le bât blesse c'est ce bras de fer qui est, en train, de s'engager, par communiqués interposés et non seulement, entre le Ministère de la Défense Nationale et l'Association des Magistrats Tunisiens (AMT) sur le cas du juge Farhat Rajhi mais appelons ceci, en termes de polémique : L'affaire "Rajhi".

C'est ainsi que dans un communiqué daté du 9 mai 2011, le bureau exécutif de l'Association des magistrats tunisiens (AMT), a appelé le gouvernement provisoire "à suspendre les procédures visant à lever l'immunité judiciaire du Juge Farhat Rajhi et à revenir sur son intention de le poursuivre pénalement, l'objectif étant d'éviter la dégradation de la situation judiciaire et de la conjoncture générale dans le pays". Un rejet cinglant du Ministère de la Défense Nationale a été signifié, ce 13 mai 2011, au bureau exécutif de l'Association des magistrats tunisiens (AMT) en soulignant :" que personne n'est au-dessus de la loi, y compris les membres du corps judiciaire". Et d'ajouter, clairement, que "la réunion du Conseil supérieur de la magistrature est une question formelle, pour lever l'immunité judiciaire de Farhat Rajhi et ouvrir la voie aux autorités judiciaires ayant en charge le dossier, d'enquêter et de réaliser ses investigations en toute neutralité et indépendance dans le cadre du respect du régime républicain et de la révolution de la jeunesse tunisienne".

Quel "délit" reproche-t-on à M.Rajhi ? Une simple opinion ou des actes incriminés par la loi ? Les positions sont diamétralement opposées. Le différend est profond. Aussi, risque-t-il de dégénérer, à notre grand dam, à moins de trouver une issue réconciliatrice...

L'armée est-elle dans son rôle ? On a le droit de s'interroger.

Car, à l'heure où le pays, à l'aube d'une révolution inachevée, se cherche, s'impatiente et doute souvent, la théorie du complot s'amplifie et se propage.

Car, à l'heure où une situation explosive à nos frontières du sud, risque, à tout instant, de s'embraser.

Car, à cette heure, en ce moment, les tunisiens ont besoin de leur armée, responsable, intègre et républicaine.

Nous, tunisiens, d'une voix solennelle, appellons nos forces armées, notre première ligne de défense et notre dernier bastion contre nos ennemis, à rester au-dessus des mêlées politiciennes, loin des marionnettistes et à ne pas rompre le silence ...

lundi 2 mai 2011

Lettre ouverte à notre ami le Président Nicolas Sarkozy


Monsieur le Président de la République Française :

L'Ulysse de ces temps-ci est, inéluctablement, tunisien. Et la tragédie est bel et bien tunisienne. Mais, à la différence de l'Odyssée d'Homère, l'héros n'est pas un individu seul mais 25 000 rescapés et des dizaines de faux-espoirs gisant au fond de la méditerranée !!!

Monsieur le Président de la République Française :

L'histoire de ces jeunes, longtemps occultée par un pouvoir hideux trop soucieux de soigner son image que de leur avenir, émerge de nos jours ... dérangeante et choquante. Elle se résume, je vous l'assure, en trois mots : chômage, misère et ... mirage.

N'attendant pas les fruits de la révolution de la dignité, pourtant la leur, ces jeunes se sont "inscrits" dans une folle entreprise aux conséquences incertaines. Candidats à l'émigration clandestine, ils ont confié leurs "âmes" et toutes leurs économies à ces diables de marchands de rêves ... ces passeurs sans scrupules.

En catimini, ils ont pris une mer, souvent hostile, navigant dans des embarcations de fortune et laissant, derrière eux, des êtres chers terriblement inquiets. Leur point de mire est la petite île italienne de Lampedusa, le premier rocher de la citadelle Europe et la porte d'entrée au vieux continent riche et accueillant, leur a-t-on raconté...

Leur voyage, périlleux, s'il arrive à terme, n'aura pris qu'une vingtaine d'heures et les voilà arrivés dans leur Eldorado. Leur "Ouf" de soulagement, en accostant la terre ferme, ne sera que de courte durée. Très vite, ils se sont rendus compte qu'ils n'étaient pas les bienvenus. Ce rappel amer à la réalité a, violemment, secoué ces réfugiés économiques. Et le doute alla, crescendo, s'installer...

Monsieur le Président de la République Française :

Pris en charge par les carabiniers, ils sont emmenés vers leur premier point d'ancrage italien : le centre de secours et d'accueil rouvert pour l'occasion. Les conditions d'hébergement y sont inhumaines. Ils seront transférés, par la suite, sur le continent dans des centres de rétention. Mais, la quasi totalité de ces "clandestins", n'ont pas l'intention d'y demeurer. Ils clament haut et fort leur intention de rejoindre la France, terre d'accueil et pays des droits de l'Homme avec lequel des liens historiques et "culturels" ont été tissés au fil des temps.

Monsieur le Président de la République Française :

Mais, la réponse de votre pays ne se fait pas attendre ... directe et sèche à la limite de la xénophobie tels les propos tenus par Mme Chantal Brunel, députée de votre famille politique, qui suggère de les "remettre dans les bateaux" ??!!!

Monsieur le Président de la République Française :

La Tunisie et l'Italie ont conclu un accord stipulant la régularisation de 22.000 Tunisiens en situation irrégulière en leur accordant des titres de séjour leur permettant de circuler librement dans les pays de l'espace Schengen. Vous y étiez opposé. Votre véto s'est fait retentir brutalement.

Et, les instructions du ministère de l'Intérieur pour limiter l'impact de cette éventuelle arrivée y vont dans le même sens. Elles illustrent, en imposant cinq conditions quasi impossibles à honorer par nos émigrés, une insouciance au sort de ces milliers de victimes[1] et une envie pressante de se débarrasser de ce "fléau".

Monsieur le Président de la République Française :

Nous apprenons, chaque jour, par les médias, des informations alarmantes sur la situation de nos frères tunisiens sur votre territoire. Ils y sont persécutés, au mieux, confinés, comme des bêtes sauvages, dans des squares...

Leur condition de vie est si précaire qu'elle nécessite encadrement et accompagnement social et sanitaire.

Monsieur le Président de la République Française :

Je sais que la France ne peut pas "accueillir toute la misère du monde" mais, face à cette situation exceptionnelle, des solutions inédites devraient être trouvées.

Pourquoi ,comme le proposait le Parti Socialiste Français, ne vous appliqueriez pas la directive européenne de protection temporaire, qui a été créée pendant la guerre des Balkans, et "qui prévoit, dans des circonstances exceptionnelles, un accueil solidaire au sein de l'UE de populations fuyant des troubles."??

Ou bien, vous, occidentaux, qui avez créé, il y a des années, le droit, très controversé, "à l'ingérence humanitaire" et puis, en version 2, le "Droit de défendre la population civile", ne pourriez-vous pas inventer le "Droit d'accueil humanitaire"???

Monsieur le Président de la République Française :

Je sais que le moment "choisi" par ces jeunes tunisiens constitue une aubaine, pour vous personnellement, dans votre quête des voix de l'électorat de l'extrême droite.

Je sais que les sondages des présidentielles ne vous sont pas favorables et que, par votre position, vous espérez inverser les tendances.

Il est évident que vous agissiez selon un agenda électoral mais ces rescapés ne méritent pas des surenchères politiciennes. Ce sont des cas humains en détresse.

Le Général De Gaules, dont vous réclamez l'héritage politique, aurait-il agi de cette manière?? Je ne le pense pas !!!

Tunis le 2 Mai 2011

jeudi 21 avril 2011

L'action syndicale chez les forces de l'ordre intérieures: ébauche d'une police républicaine ou d'un corporatisme aigu ?

La naissance, dans des circonstances exceptionnelles, d'un syndicat des forces de l'ordre intérieures n'est ni un fait anodin ni fortuit. Une naissance conçue, certes, dans la "douleur" et dans un climat des plus tendus mais délibérément consciente car bâtie en guise de réponse résolue à cette relation, si conflictuelle et si suspicieuse depuis toujours, qu'entretenaient les services de sécurité avec les citoyens.

Par cet acte, le corps de la police a joué la carte de l'apaisement, de la réconciliation voire de la fraternisation avec le peuple dont il, ne le rappelle-t-il pas souvent, est issu ... Rappelez-vous ces scènes "émouvantes", ces bains de foule et ces pleurs mêlés de cris désespérés scandés par les agents de l'ordre indignés :"Innocents !! Innocents du sang des martyrs!!"... L'effet de ce contact humain inédit avec la population est immédiat. Il est à la fois touchant et troublant. Mais, quant à sa pérennité, le doute se manifeste inéluctablement. La brèche est-elle colmatée? Le pacte de confiance peut-il être honoré ? La page est-elle tournée? Pas aussi simple et surtout pas aussi sûr ... au vu des faits avérés qui se sont succédés au fil des jours.

Nul ne peut contester que le dossier de l'appareil policier tunisien est compliqué et tentaculaire. L'omerta, cette loi de silence, est de vigueur dans cet Etat dans l'Etat... L'assainissement de ce milieu n'est pas une partie de plaisir. Le sort réservé à Mr Farhat Rajhi, l'ex ministre de l'intérieur, en est la parfaite illustration !!! Aussi exigeante soit-elle, cette mission de longue haleine est indispensable car c'est la condition sine qua non de la réussite de la révolution.

Venons-en aux faits et attardons-nous sur les prises de position du nouveau syndicat indépendant des forces de l'ordre intérieures.

Outre le fait du caractère revendicatif d'un tel organisme, le syndicat de la police, en phase de gestation, a outrepassé ce mandat et a fixé comme objectifs, à en croire les propos de ces porte-parole MM. Imed Besrour et Khaled Berrahal, la participation à la naissance du policier républicain qui ne défend pas ses intérêts personnels, mais l’intérêt des citoyens.

Cette position, Ô combien louable, se veut inaugurer une ère nouvelle synonyme du respect du citoyen et de la primauté de la loi. Mais serait-elle concrétisée?? A vous de juger.

Acte 1: Assaut ou rumeur ?

Immense, fut notre indignation en apprenant par le biais des médias cette information d'un autre âge et digne des grandes fictions hollywoodiennes. Il s'agit de l'irruption de cinquante agents de sécurité dans le tribunal de première instance de Sousse et la libération de leur collègue de la salle de détention !!!

Aussitôt, le Ministère de l'intérieur émet, dans un communiqué daté du 16 avril 2011, un démenti catégorique et qualifie cette information de rumeur infondée. Mais, voilà que le lendemain, l'Association des magistrats tunisiens (AMT) appelle " à l'ouverture d'une enquête administrative et judiciaire sur les circonstances "des incidents graves" qui ont eu lieu fin mars au tribunal de première instance de Sousse.". Ces faits, ajoute le communiqué de l'AMT ont "réellement eu lieu contrairement aux affirmations contenues dans le communiqué du ministère de l'Intérieur en date du 15 avril 2011".

Devant cette polémique, le syndicat des forces de l'ordre intérieures s'est figé dans le silence. Aucun commentaire de sa part et pourtant ce qui s'est passé est en contradiction flagrante avec l'ébauche d'une police républicaine qu'il revendique "corps et âme"!!

Acte 2: Un Etat dans l'Etat

Hautement inquiétants, les propos tenus par Mr Farhat Rajhi dans son interview avec le quotidien Essabah parue en date du 16/04/2011. Il confirme que les actes de violence, de torture et d’arrestations illégales, commis par les forces de l'ordre, n'ont pas cessé. Pis encore, il avoue, impuissant, que "L’appareil policier échappe à la volonté de l’État... comme si ce corps d’État bénéficiait d’une immunité dont on ignore ses origines." !!

Ce même constat, horrifiant, est partagé par Me Radhia Nasraoui , présidente de l'Organisation contre la torture en Tunisie (OCTT), qui confirme dans une interview donnée au journal "La Croix" que « Les tortures continuent dans les postes de police et dans les prisons tunisiennes.". Et, elle ajoute que son organisation:" reçoit toujours les plaintes de nombreuses victimes. Ce sont surtout les jeunes qui sont ciblés. Par exemple, mercredi 13 avril, nous avons plaidé la cause de plusieurs jeunes arrêtés lors d'un sit-in. Ils assuraient avoir été torturés et l'ont prouvé en montrant au juge leurs blessures au crâne et aux jambes.".

Là aussi, silence radio du côté de l'organe syndical des forces de l'ordre intérieures devant ces exactions flagrantes. Se sent-il non concerné par ce type de comportements indéfendables et condamnables ??

Acte 3: Ne touche pas à mon collègue !!

Suite à la conférence de presse tenue par M. Taoufik Bouderbala, président de la Commission nationale d'investigation sur les violations et les abus, le syndicat des forces de l'ordre intérieures est passé, tambour battant, à l'attaque. Il dénonce la campagne diffamatoire contre les services de sécurité et rejette de voir certaines parties prendre les forces de la sécurité intérieure comme "un bouc émissaire" pour atteindre des objectifs politiques étroits, qui n'ont aucun rapport avec l'intérêt général du peuple tunisien.

Dans un communiqué daté du 13 avril 2011, on peut lire notamment que l'assemblée constitutive provisoire du syndicat des forces de l'ordre intérieures:" commence à déceler les prémices d'une campagne ciblant les services de sécurité à travers la propagation d'informations dépourvues de toute crédibilité, avec des allusions accusatoires imputant les actes de violence, de meurtre, de terrorisation, de vol et de pillage aux forces de l'ordre".

Et on ne se contente pas de dénoncer, le syndicat entend "engager un mouvement de protestation, en incitant tous les agents de sécurité intérieure à porter un brassard rouge, à partir du mardi 19 avril 2011, avec possibilité d'une escalade de la protestation, à travers d'autres formes, qui seront déterminées ultérieurement, en cas de poursuite de la campagne diffamatoire et si le ministère de l'Intérieur ne prend pas les mesures qui s'imposent ". Un préavis de grève déguisé ou un chantage lourd de conséquences!!??

Et depuis, le ton monte crescendo et la protestation prend des formes variées allant du port du brassard rouge à la manifestation pacifique ou houleuse telle signalée à Sidi Bouzid le 20 avril. Quant aux revendications, elles tournent autour de " l'amélioration des conditions sociales et professionnelles et la révision des promotions, en plus de la libération des collègues emprisonnés".

On est loin, très loin des belles promesses. Le rôle de ce syndicat en tant que porte-étendard d'une police républicaine est fortement hypothéqué. La peur du retour des vieux réflexes sécuritaires hante nos concitoyens. L'éclatement de la vérité, seule, pourrait contribuer à franchir cette étape transitoire, à rendre une justice, ni expéditive, ni laxiste mais une justice tout court ...