jeudi 7 juillet 2011

Faut-il clore le chapitre de la Haute Instance ?

Issue de la fusion d’un Conseil de défense de la révolution, revendiquant haut et fort sa légitimité révolutionnaire, et d’une Commission supérieure de la réforme politique amorcée par le président déchu, la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique est un mélange consensuel mais terriblement hétéroclite de par sa composition que par les motivations animant ses membres.

Son existence « légale » la doit, pourtant, au décret-loi N° 2011-6, signé par le président de la République par intérim le 18 février 2011 et publié au journal officiel le 1er mars 2011. Ce décret définit, entre autres, les prérogatives de cette instance et délimite son périmètre d’action.
L’article 2 est des plus explicites aussi bien dans le texte que dans son interprétation, quoiqu’on dise, car il résume le rôle attribué à cette instance dans cette phase transitoire. Il stipule, en ces termes, que  l'instance est chargée « d'étudier les textes législatifs ayant trait à l'organisation politique et de proposer les réformes à même de concrétiser les objectifs de la révolution relatifs au processus démocratique. Elle est également en mesure d'émettre un avis sur l'activité du gouvernement, en concertation avec le Premier ministre ».
Il en découle de ce qui précède qu'outre ce "statut" de "législateur", ou presque, greffé à son domaine de compétence, la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique se voit incarner le rôle de "force" de propositions, tous azimuts, dont le point de mire est l'instauration d'une démocratie durable et irréversible.
Cependant, force est de constater que ce deuxième article légifère, aussi, la relation que devrait entretenir la Haute instance avec l'exécutif. Une relation, étrange, réduite au strict minimum, elle est tout juste consultative... Les faits postérieurs confirmeront ce déséquilibre. Ainsi, les timides bras de fer engagés par la Haute instance concernant la nomination du Ministre de l'Intérieur ou le recul de la date des élections de la constituante ont échoué et viennent corroborer ce  triste constat.
Et pourtant, les fissures, de plus en plus profondes, secouant cet organe sont internes. Le mot "consensus" perd tout son éclat et sa raison d'être. A sa place, surgissent les vieux démons: suspicions, coups bas, magouilles et combines qui caractérisent, désormais, l'atmosphère régnant lors des débats houleux voire violents tenus à huis-clos.
Chaque séance de discussions apporte son lot d'accusations qui fusent de tous bords. Chacun, profitant de l'occasion, défend ses intérêts politiciens et veut faire valoir la justesse de ses idées et la trahison de l'autre, de tous les autres ... des aspirations populaires.
Les éléments langagiers repris par les indignés, publiquement, dans les tribunes des journaux et sur les plateaux de télévision sont la dérive de la Haute instance et sa main mise sur la révolution. La personnification de cette instance en son président (Instance Ben Achour) est effectuée dans le but évident de la discréditer. Ben Achour n'incarne, guère, la révolution des jeunes.
C'est le parti Ennahdha, qui, le premier, se voit "obligé" de tirer sur l'ambulance en dénonçant principalement l'hégémonie d'un courant politique au sein de la Haute instance et toutes les idées qu'il voudrait faire passer.
Le retrait du parti islamiste de la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique ne constitue pas une surprise tant il est attendu. Les raisons inavouées sont multiples. Il y a d'abord ce mode de scrutin élaboré qui défavorise les "grands" partis mais, en filigrane, il court-circuite Ennahdha donné favori aux élections. Il y a ensuite ce Pacte Républicain qui parmi ses principes fondamentaux la séparation entre les domaines politique et religieux, l'indépendance personnelle de chaque citoyen dans ses croyances et son droit à pratiquer les rites religieux. Et voilà, qu'on s'apprête à voter la loi de financement des partis politiques !!! C'en est de trop pour Ennahdha qui se sent lésé, lâche du lest et crie au scandale...
Le Congrès pour la République (CPR), quant à lui, a suspendu son adhésion à l'instance pour cause de « la politique d'atermoiement adoptée par la haute Instance dans le règlement des questions importantes et sa concentration excessive sur les questions secondaires qui n'intéressent pas, directement, le peuple tunisien ». Et, M. Moncef Marzouki, le leader du parti, enfonce un peu plus le clou en déclarant : « Nous ne voulons pas être de faux témoins dans une pièce de théâtre préalablement bien tramée et manipulée par des parties étrangères ».
D'autres associations nationales menacent à leur tour de suspendre leur adhésion s'il n'y aura pas de vrais changements au sein de la Haute instance.
La situation est explosive et les risques d’une crise grave sont réels. En quatre mois d’existence, la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique s’est attirée les foudres des partis politiques, de personnalités de la société civile et même du citoyen lambda…
Je ne peux tremper ma plume dans le miel pour dresser le bilan de cette Haute instance qui demeure, malgré tout, mitigé. L’intransigeance de certains et l’impatience d’autres n’ont pas arrangé ses affaires. Pis encore, elles ont ravivé les rivalités et les querelles idéologiques et ont rabaissé les discussions devenues byzantines et vaines. Aussi, ajoutons-nous ce déficit flagrant en matière de communication. Jugez-vous : aucun point de presse, aucun contact direct, et médiatisé, avec des associations, avec les jeunes… 
Une telle instance, groupement d’une certaine élite, devrait être le porte-étendard des valeurs défendues par le peuple dans sa révolution. Elle doit les traduire en actes concrets.
L’expérience est, certes, amère mais indispensable. Cette page sombre dans la prestation de la Haute instance doit être tournée et les brèches colmatées. Un nouveau chapitre doit être soigneusement écrit. La Tunisie mérite mieux. 

1 commentaire:

  1. Bonjour Atef,
    Excellent article sur la crise qui secoue la haute instance présidée par Yadh ben Achour. Deux remarques cependant me viennent à l'esprit: Tu as utilisé l'adverbe de manière pour souligner l'une des faiblesses de cette instance, mais il me semble justement qu'elle n'est pas assez hétéroclite,dans sa composition, pour couvrir toutes les sensibilités et groupes du peuple tunisien (associations,régions ou localités, minorités de tous ordres, groupes d’intérêts etc...). Pour pouvoir refléter tous les groupes de la société et assurer le consensus nécessaire en période de transition démocratique, elle aurait du ratisser large. Elle cumule à la fois un déficit de légitimité lié essentiellement au mode de désignation de ses membres et un déficit de fondement légal et fonctionnel même si tu n'as pas manqué de mettre en exergue la référence textuelle. Quand aux islamistes qui ont une conception putschiste de la transition démocratique, ils sont mal placés pour rompre le consensus et vilipender après coup l’instance à laquelle ils ont participé auparavant. Croyant à tord qu'ils sont la force politique la plus importante et (à raison) la mieux organisée, ils ont voulu précipité les élections à l'assemblée constituante et maintenant ils boycottent l'instance en prétextant son incohérence et sa partialité. Posture victimaire classique chez eux...A mon humble avis on ne peut pas comprendre les stratégies des différents acteurs si on se limite à une analyse fonctionna-liste et institutionnelle, il faudrait plutôt se placer en amont des jeux d’intérêts et leurs interactions avec le milieu régional et international. L’intérêt manifesté par les états -unis aux islamistes en Tunisie et en Egypte nous indique clairement que le model souhaité pour ces révolutions, faute de pouvoir les "confessionnaliser" ou les "ethniciser", est le model Pakistanais et non Turque comme le prétendent nos islamistes. les forces contre révolutionnaires se déploient selon l'adéquation entre ses propres intérêts et le schéma géostratégique souhaité. L'ennui c'est l'impossibilité de prévoir et d'anticiper le degré de mobilisation des secteurs lésés de la société, aggravé par le contexte révolutionnaire...

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